Le Coran: parole d’un homme ou parole de Dieu?
Musa Belfort
I) Sur le caractère inimitable du Coran.
On a beaucoup glosé sur le caractère inimitable ou non du Coran. En fait, pour les uns et les autres, est-elle la parole d’un homme ou bien celle de Dieu ?
Assurément, le Coran est littérairement inimitable. En voici quelques raisons :
Le Coran est d’essence divine, Parole incréée de Dieu et révélée aux hommes de tout temps et en tous lieux. Ce fait s’avère incontestable car nul être humain n’est capable de rivaliser avec son contenu en ce qui concerne notamment le choix, l’ordre et l’harmonie des mots comme le confirme le verset suivant :
« Dis, si les hommes et les génies s’unissaient pour produire une œuvre identique au Coran, ils ne sauraient y parvenir, dussent-ils y mettre tous leurs efforts réunis. »
(Le Coran, sourate 17, verset 88)
L’argument principal à mettre en évidence est la notion de « i’jaz » : c'est-à-dire le caractère inimitable du Coran. Le professeur Malek Bennabi, éminent professeur algérien disait ceci dans la préface de son livre « Le phénomène coranique » :
« Étymologiquement, i’jaz signifie défi réduisant à l’impuissance (…). Ce défi était perçu, par les anciens, surtout sous son aspect littéraire. Il s’agissait de mettre à l’épreuve le génie littéraire arabe en le sommant de composer un discours de beauté, de majesté et de puissance comparable au style coranique. »
Le facteur temps a aussi été essentiel. Sur les vingt trois années de révélation, nul n’a été en mesure de contredire les vérités émises par l’intermédiaire du Prophète Muhammad (que Dieu le bénisse et le salue). Aucun détracteur ou ennemi de l’islam n’a pu trouver d’arguments face à tant de beauté littéraire et d’harmonie devant sa récitation. Même les proches compagnons étaient admiratifs en face de tant de lumière. Remarquons cependant que Muhammad (que Dieu le bénisse et le salue) faisait lui-même la distinction entre la Parole divinement inspirée et sa propre parole car les versets étaient immédiatement écrits sur des matériaux solides grâce à des secrétaires chargés spécialement pour cette œuvre. En revanche, il interdisait formellement à quiconque de transcrire ses propres paroles afin d’éviter tout amalgame.
Il faut savoir toutefois qu’elles le furent après sa mort sous l’impulsion notamment de Bukharî et de Muslim sous le nom de Hadiths.
Un autre élément fondamental à mettre en évidence est le fait que depuis la révélation du Coran jusqu’à aujourd’hui et du point de vue philologique, l’expression coranique est intraduisible de la langue arabe pure en langue dite profane. Il semblerait que le terme « essai d’interprétation » serait plus approprié car la subtilité de la langue arabe est telle qu’il est difficile de la comparer à d’autres langages. Cela concerne spécifiquement dans la dimension littéraire : la sémantique, la syntaxe, la prose ou bien la morphologie du texte. Cependant, il faut reconnaître et rendre hommage aux efforts et au mérite de savants tels que Mohammed Hamidullah, Si Hamza Boubakeur ou Jacques Berque. Avec une rigueur d’ordre scientifique, ces hommes éminents ont proposé au public francophone non initié à la langue arabe l’interprétation des versets coraniques en tentant de les rapprocher le plus possible de leur sens premier.
Le dernier élément à mettre en évidence est que depuis quatorze siècles, le dernier livre divin n’a pas connu d’altération. Il occupe dans le cœur et dans la vie des musulmans une place prépondérante. Des croyants pleurent à son écoute. Des existences sont transformées à son contact.
En témoigne ce fameux verset :
« Un livre dont certains versets se ressemblent et se répètent. Les peaux de ceux qui craignent leur Seigneur frissonnent à l’entendre puis leurs peaux et leurs cœurs s’apaisent au rappel d’Allah. Voici le Livre, guide d’Allah par lequel Il guide qui Il veut. Mais quiconque Allah égare n’a point de guide. »
(Le Coran, sourate 39, verset 23)
Ce Coran a été rendu facile pour la réflexion et la méditation. Ainsi donc, de manière subjective, au fond de nous-mêmes, ne sentons-nous pas que ce livre n’est pas comme les autres ! Sa beauté littéraire dans toute sa perfection jette dans notre cœur de croyant une lumineuse certitude. Ce livre nous parle, il éclaire notre chemin en ce bas monde et nous révèle les secrets de la vie future.
Affirmons avec force que le Coran est littérairement inimitable et aucun autre livre ne l’égale. Le Coran est ce qu’il est : la Parole de Dieu adressée à l’humanité entière.
« Alif, Lâm, Râ. C’est un livre dont les versets sont parfaits en style et en sens, émanant d’un Sage, parfaitement connaisseur. »
(Le Coran, sourate 11, verset1)
II) De la mémorisation et de la transmission du Coran.
L’Arabie contemporaine du Prophète Muhammad (que Dieu le bénisse et le salue) était largement issue de la tradition orale. Concernant la conservation du Coran sur le principe de la mémorisation, la donnée historique est nécessaire pour comprendre le contexte précis :
La poésie jouissait d’un grand prestige, les récits épiques y étaient contés dans les maisons, les places et les marchés. C’était une poésie raffinée où se mêlaient harmonieusement le rythme et la prose. La subtilité de la langue arabe était sans aucun doute le verbe poétique par excellence. Lorsque vint la révélation coranique, le Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) reçut de la part de Dieu le don particulier de mémoriser ces divines paroles. En témoigne le verset suivant :
« Ne remue pas ta langue dans ton impatience de réciter le Coran. C’est à Nous, en vérité, qu’incombent son assemblage et sa récitation. Quand donc Nous le lirons, suis-en la lecture. A Nous ensuite de l’exposer clairement. »
(Le Coran, sourate 75, versets 16-19)
Le Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) était également préoccupé puis désireux de transmettre le Coran. C’est la raison pour laquelle, d’après Suyutî, plus de vingt personnes, parmi les compagnons, ont bénéficié du bienfait de la mémorisation du Coran. Nous savons, de surcroît, que des hadiths authentiques encouragent l’orant à transmettre ses connaissances dans ce domaine. D’aucuns pensent que la mémorisation basée sur une culture orale prédisposait les âmes et, en amont, servit la cause de l’islam. Les dispositions naturelles que possédaient les musulmans à propager la religion sont dues à deux facteurs essentiels :
Premièrement, les Arabes de l’époque étaient porteurs d’une mémoire prodigieuse ce qui facilitait grandement l’action de mémoriser.
Deuxièmement, la révélation fragmentée et progressive du Coran a permis aux musulmans de retenir plus facilement les versets nécessaires à leur pratique religieuse.
Par la suite, la transmission orale du Coran s’est maintenue grâce notamment à l’impulsion apportée par les écoles juridiques, lesquelles, dans le souci de pérenniser cette tradition, ont enseigné le Coran mais aussi les sciences relevant de ses commentaires (tafsir).
Lorsqu’on s’arrête quelques instants sur le fait que depuis le 7ème siècle jusqu’à nos jours, cette pédagogie est enseignée de manière systématique dans de nombreux pays, qu’ils soient musulmans ou non, nous réalisons que cette pratique est d’autant plus bénéfique que profitable.
En résumé, s’en remettre à la mémoire pour conserver le Coran est synonyme d’être susceptible de transmettre le Texte Sacré en préservant cependant le souci majeur de le faire de cette façon là. Malgré le support écrit qui reste indiscutablement indispensable à la formation de « l’être musulman », la conservation du mode oral est nécessaire pour garder au fond du cœur la Parole Divine laquelle, en toutes circonstances, est amenée à aider le musulman dans sa vie quotidienne et à la considérer comme une nourriture spirituelle.
III) Exemples d’Abû Bakr et d’Othman au cours de leur califat respectif.
L’œuvre d’Abû Bakr (que Dieu l’agrée) s’était essentiellement consacrée sur la sauvegarde du Texte Sacré. En effet, la commission présidée par Zayd ibn Thabît, le secrétaire particulier du Prophète Muhammad (que Dieu le bénisse et le salue), avait pour mission de réunir sous une forme unique l’intégralité du Coran. La plupart des membres de cette commission connaissaient le Coran par cœur. Ils étaient donc chargés de fixer le Texte par écrit afin qu’il ne soit définitivement perdu. Rappelons, de manière contextuelle, que soixante dix orateurs du groupe « Al-Qurra »furent tués peu de temps auparavant lors de la fameuse guerre d’apostasie. Ces circonstances dramatiques sont d’une grande importance pour comprendre les évènements qui suivirent. En d’autres termes, Abû Bakr, suite à ce désastre, dépêcha un groupe d’études afin d’éviter à tout prix la perte du Texte Sacré. Nous savons, de source historique, que Zayd ibn Thabît et les membres de cette commission ont fourni d’immenses efforts tant du point de vue intellectuel que scientifique. Une extrême rigueur les animait afin de mener à terme cet objectif. Toutefois, ces travaux ont défini le texte coranique avec des variantes dues aux différents dialectes locaux.
En revanche, sous le califat d’Othman (que Dieu l’agrée), un nombre important de désaccords survinrent à cause principalement de cette diversité dialectale. Afin de palier à ce problème, Othman délégua une seconde commission afin d’endiguer ce nouveau fléau. Il pressentait de manière évidente que cela allait apporter la discorde au sein de la communauté musulmane alors largement répandue géographiquement.
Le même Zayd ibn Thabît, avec l’aide d’éminents compagnons, dépêchèrent des instructeurs versés dans l’Ecriture et eurent pour tâche d’enseigner le Coran dans une seule et unique langue. Cette deuxième commission fixera définitivement le texte coranique dans une seule langue qui est l’arabe de Quraysh. Elle tiendra compte également des distincts modes de lecture. En d’autres termes, nous pouvons déduire à ce stade de notre réflexion, que les œuvres respectives d’Abû Bakr et d’Othman (que Dieu les agrée) ont été distinctes en raison de plusieurs facteurs :
Premièrement, le facteur historique lié au contexte.
Deuxièmement, le facteur socioculturel sensiblement distinct.
Troisièmement, le facteur décisionnel concernant les moyens utilisés.
Par conséquent, depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui, le même texte nous est présenté avec ses différents modes de lecture qui sont au nombre de sept.
Selon un hadith rapporté par Bukharî, le Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) a dit suite à un litige survenu entre deux hommes :
« Le Coran a été révélé selon sept ahrouf (modes de récitation). Employez celui qui vous est le plus commode. »
Grâce à cet état d’esprit remarquable, ces deux califes ont sauvegardé le texte coranique tel qu’il nous est transmis de nos jours. Insistons, une nouvelle fois, sur l’intensité des mesures qui ont été prises pour préserver l’intégrité du Coran et notamment les efforts déployés par Zayd ibn Thabît et les membres des deux commissions. Ainsi donc, la volonté d’Abû Bakr et d’Othman furent hautement respectée.
Au regard des éléments que nous venons de décrire, nous pouvons dire que, assurément, le Coran est la Parole de Dieu révélée pour l’humanité. Il nous enseigne que Dieu veut inculquer la notion de foi, de justice, de miséricorde et surtout celle du pur monothéisme (Tawhid) dans le cœur de l’homme.

