L’amour
Par Osman Nuri Topbaş Efendi
L’amour et joie, plaisir, quiétude et saveur tout au long de notre vie fugitive. L’amour est la levure dans la pâte de l’existence. Être capable d’aimer est un des plus grand dons que le Seigneur est en mesure d’accorder à Ses serviteurs. Cependant, cet amour doit toujours être orienté vers des choses dignes. Il devrait être appliqué par des cœurs qui comprennent vraiment le sens de l’amitié. Cet intervalle d’amour destiné aux êtres humains et aux créatures de ce monde est une étape en vue d’atteindre la plénitude de l’amour divin. Pourtant, malheureusement, la plupart des hommes sacrifient l’amour, ce don divin, au profit de leurs désirs éphémères et égoïstes. L’amour qui ne rencontre pas celui qui le mérite vraiment est assurément la plus grande perte en cette vie. L’amour qui est sous l’étreinte des intérêts de ce monde est semblable à une belle fleur qui croît entre les fissures de la chaussée ; tôt ou tard elle est destinée à être foulé au pied et à périr. Quel malheur pour un diamant d’être jeté et perdu en pleine rue ! Et quelle triste et profonde perte pour lui de devenir la possession d’une personne indigne !
Le grand maître soufi Jalal ud-Dîn Rûmî donne l’exemple suivant, fort instructif, pour illustrer la situation de ceux qui sont privés de l’amour divin, résultant de la mauvaise gestion de leur capital d’amour au profit des choses passagères et sans valeur :
« Quiconque aime ce monde et lui dédie son cœur ressemble à un chasseur essayant de chasser une ombre. Une ombre peut-elle lui appartenir ? De même, un chasseur naïf confond l’ombre de l’oiseau avec l’oiseau lui-même et tente de le capturer. Pourtant, même l’oiseau posé sur la branche de l’arbre est étonné par ce que tente de faire le chasseur d’ombre ! »
Les cœurs dont les semences de l’amour ne se développent pas ne peuvent être sauvés de la destruction. Asservis par des sentiments égoïstes, ils portent néanmoins la substance de la connaissance spirituelle. Pourtant, l’amour nourri du printemps divin dans les terres de la spiritualité ressemble aux fleurs du paradis qui exhalent un parfum magnifique. Même si parfois leurs pétales flétrissent et leurs feuilles tombent, il suffit d’un sourire printanier pour qu’elles revivent et retrouvent leur fraîcheur.
Ceux qui atteignent l’amour divin, qui est la source même de l’amour, peuvent désormais se lier d’amitié avec les autres créatures vivantes. En d’autres termes, ils acquièrent la capacité de les voir comme le Créateur les voit. Les amis de Dieu qui atteignent ce zénith se sont purifiés eux-mêmes de toutes sortes de plaisirs égoïstes afin de vivre conformément à la compréhension et à la conception que le véritable plaisir consiste à connaître et à aimer Dieu. Il est dit dans un hadith qudsi :
« Rien de ce qui rapproche Mon adorateur de Moi ne M'est plus agréable que l'accomplissement des obligations que Je lui ai prescrit. Mon adorateur ne cesse de se rapprocher de Moi par les pratiques surérogatoires, jusqu'à ce que Je l'aime ; et lorsque Je l'aime, Je deviens son ouïe par laquelle il entend, son regard par lequel il voit, sa main avec laquelle il agit et ses pieds avec lesquels il marche… » (Bukharî)
Ce zénith spirituel est aussi rare que le zénith des montagnes de la terre. Ceux qui ont fait de cette divine grâce et de sa bénédiction un élément majeur et définitif de leur personnalité s’affranchissent, en quelque sorte, de la foule des gens ordinaires. Ces personnes ont une façon unique de communiquer avec les créatures qui vivent dans le monde. La seule exigence à laquelle on peut y parvenir est la connaissance du cœur avec le langage de ces créatures !
Pour ceux qui savent prêter l’oreille, il existe un grand nombre de mélodies différentes qui émanent d’un rossignol qui chante, d’une fleur délicate ou d’une cascade de rivière. L’atmosphère de la nuit peut aussi raconter d’innombrables histoires. Pour ceux qui ont conscience de ces choses, combien de brises singulières les vents du matin apportent-ils ? Les croyants accomplis sont ceux dont le cœur est rempli d’amour et de compassion, qui observent, avec un profond discernement, le flux des secrets divins et de la sagesse dans ce monde. Serait-il possible pour un esprit sain et un cœur vivant de ne pas être surpris par le chant brûlant de l’amour divin après avoir témoigné de tous ces secrets célestes et de ces magnifiques œuvres d’art ?
La valeur de l’amour est proportionnelle à l’importance et à la perfection du bien-aimé. En conséquence, le summum de l’amour humain, c’est l’amour éprouvé à l’égard du Prophète Muhammad (paix et salutations de Dieu sur lui), car nul n’est plus digne d’être aimé que lui. Pourtant, le Prophète ne représente pas la dernière station de l’amour. Pour l’homme, la destination ultime devient l’amour absolu de Dieu, son Créateur. L’amour de Dieu est la dernière phase, l’objectif final relatif à son ascension spirituelle. Les Soufis nomment cette station « fanâ fi Allah » et « baqâ bi¬-Allah ». Cet état est similaire aux fleuves qui atteignent l’océan, fusionnent avec lui pour disparaître dedans.
Un grand ami de Dieu refléta dans sa poésie la notion de la brûlure occasionnée par le feu de fanâ fi al¬-rasûl et de fanâ’fi Allah :
Ô mon Bien-aimé ! Par la manifestation de ta beauté, le printemps est enflammé !
La rose est en flammes, le rossignol est en flammes, la jacinthe est en flammes, la terre et les épines sont en flammes !
Ta lumière, brillante comme le soleil, consume tous les amoureux !
Le cœur est en flammes, la poitrine est en flammes, et ceux qui pleurent de leurs deux yeux sont en flammes !
Est-il possible de laver le corps du martyr de l’amour avec toutes ces flammes ?
Le corps est en flammes, le cercueil est en flammes et l’eau douce et fraîche est en flammes !
La réalisation de l’amour de Dieu requiert en premier lieu un amour véritable envers le Messager de Dieu (paix et salutations de Dieu sur lui) ; c’est la scène finale de l’amour préliminaire de l’homme pour l’amour divin. C’est la raison pour laquelle ceux qui n’expérimentent pas l’amour à l’égard du Messager de Dieu ne seront pas en mesure d’expérimenter non plus l’amour à l’égard de Dieu. Il faut savoir que le seul flux d’amour et de miséricorde qui mène à l’océan de l’amour divin est l’amour en faveur du Messager de Dieu (paix et salutations de Dieu sur lui). L’aimer, c’est aimer Dieu ; lui obéir, c’est obéir à Dieu ; lui désobéir est considéré comme une rébellion contre Dieu. Par conséquent, l’existence bénie du Prophète Muhammad (paix et salutations de Dieu sur lui) est un sanctuaire d’amour destiné à toute l’humanité. En témoigne le verset coranique suivant : Dis : « Si vous aimez vraiment Allah, suivez-moi, Allah vous aimera alors et vous pardonnera vos péchés. Allah est Pardonneur et Miséricordieux. » (Coran, Al-Imran, 3/31)
Il ne fait aucun doute que le plus grand signe manifeste de l’amour est la soumission et le sacrifice envers le Bien-aimé. L’étendue de l’amour manifesté par l’amoureux vis-à-vis de son bien-aimé est relative au degré d’amour qui réside dans son cœur. Si l’amour réside dans son cœur, la sincérité, la pureté de l’intention et la bénédiction divine y résideront également. Les actes de l’homme gagnent une valeur supérieure lorsqu’ils sont accomplis par amour. En revanche, les actes accomplis en dehors de cet amour portent la marque de la prétention, du manque de sincérité et de l’égocentrisme renforcé. Même la petite œuvre accomplie avec amour est incomparablement supérieure aux plus grandes œuvres accomplies sans sincérité. Le plus grand témoignage de cette réalité peut être observé au sein même de l’amour divin en tant qu’apogée des diverses expressions de l’amour. Pour l’homme, accomplir les bienfaits inhérents à l’amour divin équivaut à se situer au plus et parfait degré. C’est pour lui l’unique objectif à atteindre. Puisque Dieu est le Créateur de toute chose, il est aussi le Créateur de l’amour. Cependant, sans Sa permission, un serviteur de Dieu ne parviendra jamais à un tel niveau. Par conséquent, la responsabilité qui incombe à ce dernier consiste à prier, à invoquer et à chercher refuge en Dieu. Le Coran stipule : Dis : « Mon Seigneur ne se souciera pas de vous sans votre prière; mais vous avez démenti (le Prophète). Votre [châtiment] sera inévitable et permanent. » (Coran, Al-Furqan, 25/77)
L’empreinte évidente de l’amour et la voie par laquelle chacun peut être en mesure de bénéficier de Son amour reste l’accomplissement des obligations religieuses, semblable à un serviteur animé d’intentions sincères. Ensuite, tâcher d’augmenter la pratique d’œuvres volontaires qui même si elles ne présentent pas un caractère obligatoire doivent être stimulées par la passion et enflammées par l’amour divin : tout ceci devant être exprimé avec révérence, obligeance et joie afin d’atteindre les confins de cet amour qui incarne la réalisation de l’objectif initial de la création de l’humanité. Tous les devoirs religieux précisément exigés ont pour but final la satisfaction de Dieu. Aimer Dieu : c’est vivre l’ultime dimension de la vocation humaine. Toutes les autres œuvres ne sont que de simples expressions de cet amour.
De même que l’amour de Dieu augmente dans le cœur du croyant, il est normal que les bonnes œuvres qu’il accomplit augmentent elles aussi. C’est pourquoi ceux qui progressent dans l’amour de Dieu ne se contentent pas seulement d’exécuter des actes obligatoires ; au contraire, ils veulent les accroître en accomplissant des actes surérogatoires avec le même soin et la même joie que s’il s’agissait d’actes obligatoires. En d’autres termes, leur désir d’accomplir de bonnes œuvres augmente de la même manière que le désir d’eau augmente en plein cœur du désert. Rien dans cette condition ne pourrait les consoler excepté le retour à Dieu. Comme il est dit dans le Coran : « (On dira à l’âme pieuse et vertueuse) : "Ô toi, âme apaisée, retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée; entre donc parmi Mes serviteurs, et entre dans Mon Paradis. » (Coran, Al-Fajr, 89/ 27-30)
Les croyants qui ont atteint ce niveau (dans l’amour divin) s’efforceront de livrer leur vie entière et chaque souffle de leur être à l’adoration, en restant à l’écart des louanges, en demeurant dans des lieux isolés et dans l’obscurité de la nuit. Leur conscience désirant servir Dieu incessamment, ils tentent d’étancher leur soif par le breuvage de l’amour puisé dans la demeure de l’ihsân qui, comme nous l’avons dit, désigne vivre et adorer Dieu comme si nous Le voyons, car si nul ne peut Le voir, Dieu Lui nous voit. Cette expression prend tout son sens dans ce contexte puisqu’ils peuvent sacrifier leur statut, leurs biens et même leur propre vie dans ce but. Par-dessus tout, leur cœur supplie continuellement et demande à Dieu Son amour et Sa satisfaction.
L’incident suivant, tiré de la vie de ‘Ammâr ibn Yâsir (que Dieu l’agrée) illustre parfaitement le degré d’amour des Compagnons du Prophète Muhammad (paix et salutations de Dieu sur lui) pour Dieu ainsi que leur entière soumission à Sa volonté :
Alors qu’il marchait sur les bords de l’Euphrate, peu de temps avant de s’engager dans une bataille, ‘Ammâr exprima ses sentiments intérieurs de la façon suivante :
« Ô mon Seigneur ! Si je savais que tu serais davantage satisfait de moi si je devais me jeter du haut de cette montagne, je le ferais de suite. Si je savais que tu serais davantage satisfait de moi si je devais me brûler vif dans un grand bûcher, je le ferais immédiatement. Ô mon Seigneur ! Si je savais que tu serais davantage satisfait de moi si je devais me jeter dans l’eau et m’y noyer, je le ferais instamment. Ô mon Seigneur ! Je vais me battre dans l’unique but de gagner Ta satisfaction. Que m’importe l’issue de cette bataille, que je perde ou que gagne. Ce que je désire, c’est Ta satisfaction ! » (Tabaqât Ibn Sa’d)
L’amour dédié à Dieu et à Son Messager (paix et salutations de Dieu sur lui) est l’essence même de la religion musulmane et le plus béni des chemins qui mènent à Lui. C’est le seul chemin qui mène à Son intimité et à Sa miséricorde parce que l’acceptation devant la porte de la Présence divine ne peut s’ouvrir qu’avec l’aide de la clé de l’amour. Toutefois, l’amour ne doit pas être une simple rhétorique. Les conversations vides de sens, guère réfléchies dans le cœur intérieur, n’ont rien en commun avec l’amour véritable que l’on doit offrir à Dieu. Pire encore, elles mènent à l’autosatisfaction.
Les plus grands Compagnons démontrèrent tout au long de leur vie les exemples les plus concrets de l’amour véritable. Ils sont devenus, par leur vie et leurs enseignements, des exemples vivants en la matière. En voici quelques-uns :
Le Messager de Dieu (paix et salutations de Dieu sur lui) avait envoyé des enseignants auprès de tribus proches de Médine. Les tribus d’Adal et de Kare furent parmi celles qui sollicitèrent l’octroi de maîtres enseignants. Un groupe de dix enseignants leur fut donc envoyé. En chemin, ils furent pris dans une embuscade, huit d’entre eux tombèrent martyrs et les deux survivants furent capturés. Les tribus qui capturèrent ces deux Compagnons, à savoir Zayd ibn al-Dathina et Khubayb ibn ‘Adi (que Dieu soit satisfait d’eux), les remirent entre les mains des polythéistes de La Mecque afin de les tuer. De ce fait, avant de les exécuter, un polythéiste demanda à Zayd :
« Voudrais-tu échanger ta place avec Muhammad pour avoir la vie sauve ? »
Zayd regarda Abû Sufyân avec compassion (l’homme qui lui avait posé la question) et lui répondit :
« Non ! De plus, je préfère en échange renoncer à vivre heureux en compagnie de ma famille plutôt que de savoir que son pied puisse être blessé par une épine ! » (Abû Nu‘aym, Ma‘rifat al-Sahaba)
Abû Sufyân fut stupéfait par cette incomparable preuve d’amour. Il déclara :
« Je suis vraiment surpris ! Jamais, de par le monde, je n’ai rencontré de gens qui aiment autant Muhammad que ses Compagnons. »
Sur ces entrefaites, les polythéistes s’approchèrent de Khubayb et lui déclarèrent que s’il reniait sa foi il aurait la vie sauve. La réponse de ce dernier fut sans appel :
« Je ne renierai jamais ma foi même si vous m’offrez le monde entier ! »
Khubayb avait un seul souhait avant de connaître le martyr : envoyer ses salutations d’amour au Prophète Muhammad ! Pourtant, qui parmi eux aurait pu saisir cette salutation adressée au Prophète ? Impuissant, il tourna ses yeux vers le ciel et pria avec la plus grande sincérité : « Ô Seigneur ! Nul ici n’est capable de transmettre mes salutations à Ton messager. De grâce, transmets-les-lui de ma part ! »
À ce moment précis, le Messager de Dieu (paix et salutations de Dieu sur lui), qui était à Médine entouré de ses Compagnons, prononça ces paroles : « Alayhi al-salâm (Et sur toi la paix). » Entendant cela, les Compagnons furent surpris et lui posèrent cette question : « Ô Messager de Dieu ! À qui as-tu répondu ? Il répondit : « À la salutation de votre frère Khubayb ! »
Les polythéistes de La Mecque tuèrent les deux Compagnons après les avoir cruellement torturés. Les derniers mots sortis de la bouche de Khubayb furent particulièrement significatifs :
« Puisque je vais mourir en musulman, que m’importe la manière dont je vais mourir ! » (Bukharî)
De même, en raison de leur amour pour le Messager de Dieu (paix et salutations de Dieu sur lui), les jeunes Compagnons se livrèrent à une sorte de compétitivité dans le but d’obtenir, tel un émissaire, l’honneur de porter ses lettres censées exposer la nouvelle religion. Avec l’intention de répondre à un seul de ses désirs, ils étaient disponibles pour lui rendre le moindre service, même le plus coûteux, et le questionnèrent à ce propos. Ce fait est une réalité indéniable qui démontre toute la mesure de leur amour envers le Messager de Dieu (paix et salutations de Dieu sur lui). Après avoir traversé les déserts sans fin et les hautes montagnes, munis pour seule arme que de leur courage, ils lurent la lettre du Prophète en présence des rois et de leurs bourreaux qui se tenaient derrière eux.
Parmi les innombrables exemples d’amour, de respect et de révérence des Compagnons à l’égard du Prophète (paix et salutations de Dieu sur lui), celui-ci demeure particulièrement significatif :
Khalîd ibn Walîd (que Dieu soit satisfait de lui) était en train de traverser le territoire d’une certaine tribu. Le chef de cette tribu lui demanda de décrire le Messager de Dieu. Khalîd lui répondit : « Je ne peux pas le décrire ! »
Le chef insista : « Dis-moi tout ce que tu sais ! »
Khalîd répondit : « Je peux te dire ceci : le statut d’un messager est en accord avec le statut de celui qui l’envoie. Celui qui a envoyé le Messager, c’est le Créateur de l’univers : imagine donc le statut de Son Messager ! »
Un autre grand Compagnon du nom de ‘Amr ibn al¬-Âs répondit à la même question de la manière suivante :
« Je n’ai jamais été capable de regarder attentivement le Messager de Dieu à cause de ma vénération pour sa personne. Par conséquent, si vous me demandez de le décrire, je serais incapable de le faire. »
Il est possible d’observer les manifestations d’amour des Compagnons à l’égard du Prophète (paix et salutations de Dieu sur lui) en remarquant la façon dont ils obéissaient à ses ordres et à la manière dont ils intériorisaient ses agissements. C’est à cause de l’étendue de son amour que l’amant suit son bien-aimé. Le Messager de Dieu (paix et salutations de Dieu sur lui) fut une miséricorde pour les mondes et il considéra la création tout entière avec un amour et une affection incommensurables. Les Compagnons furent profondément attachés au Prophète (paix et salutations de Dieu sur lui) et lui manifestèrent sans cesse un amour inconditionnel. Le récit suivant, relaté par Abû ‘Abd al-Rahmân al-Jubulî, en est une preuve supplémentaire :
Lors d’une bataille contre Byzance, nous étions sur un bateau en compagnie d’Abû Ayyûb al-Ansarî (que Dieu soit satisfait de lui). Notre chef était ‘Abd Allah ibn Qays. Au moment où le fameux Compagnon Abû Ayyûb al-Ansarî s’approcha de l’homme chargé de la distribution du butin, il aperçut une femme en pleurs. Cette dernière fut capturée pendant l’affrontement. Abû Ayyûb demanda la raison de ses pleurs, ce à quoi on lui répondit : « Cette femme a un enfant. On l’a séparé d’elle et c’est la raison pour laquelle tu la vois présentement dans cet état. »
Aussitôt, Abû Ayyûb se mit à la recherche de l’enfant, le retrouva et le rendit à sa mère. Puis la femme cessa de pleurer. L’officier qui était en charge du butin vint auprès du commandant en chef de l’armée, ‘Abd Allah ibn Qays, et lui raconta ce qu’avait fait Abû Ayyûb. Lorsque ‘Abd Allah ibn Qays demanda à Abû Ayyûb la raison de son geste, celui-ci répondit : J’ai entendu ceci du Messager de Dieu :
« Quiconque sépare une mère de son enfant sera lui-même séparé le Jour du Jugement de tout ce qu’il chérissait. » (Musnad Ahmad ; Tirmidhî)
Cet incident montre de manière évidente qu’aimer Dieu et le Prophète Muhammad (paix et salutations de Dieu sur lui) nécessite que toute la création soit approchée avec miséricorde, affection et amour. C’est la raison pour laquelle les plus beaux fruits de la foi sont l’amour et la miséricorde.
Le récit suivant, fort instructif, témoigne de la nature des bénédictions inhérentes à l’amour et à la miséricorde conduisant l’être humain à la source printanière de la foi :
« Au temps du Prophète (paix et salutations de Dieu sur lui) que l’on nomma « l’Âge du Bonheur » (Asr al-Sa’âdah), il y avait un homme parmi les Compagnons qui s’appelait Hakim ibn Hizam. Il était un parant de Khadîdja, l’épouse du Prophète. C’était une personne généreuse, compatissante et charitable. Durant la période antéislamique, communément nommée « l’Âge de l’Ignorance » (Jâlihiyyah), il avait coutume de racheter les petites filles que leurs pères voulaient tuer parce qu’ils étaient embarrassés d’avoir une fille. Ainsi, il mit continuellement en pratique cet usage afin de les sauver et de les protéger. Après avoir embrassé l’islam, il demanda au Prophète si les bonnes actions qu’il avait réalisées antérieurement seraient susceptibles de lui venir en aide. Le Prophète Muhammad (paix et salutations de Dieu sur lui) répondit à Hakim que ces actions ont été le principe déterminant de sa conversion à l’islam. »
Ainsi, si de telles personnes dotées de si merveilleux sentiments de compassion et pourtant éloignées de la vraie foi ont pu bénéficier de l’honneur de se convertir à la véritable religion, ce qui est la récompense suprême, à combien plus forte raison cette religion est en mesure d’apporter les plus hautes récompenses à ceux qui sont déjà croyants.
La foi véritable est le plus beau don que Dieu accorde à Ses serviteurs. Notre Seigneur nous ordonne de préserver ce don durant toute notre vie et ce jusqu’à notre dernier souffle. Le Coran énonce : « Ô les croyants! Craignez Allah comme Il doit être craint. Et ne mourez qu'en pleine soumission. » (Coran, Al-Imran, 3/102)
Le plus beau fruit issu de la foi est le fait de considérer la création avec les yeux du Créateur et d’approcher toutes les créatures avec amour. Ce fruit magnifique élève la vie du serviteur jusqu’au plus haut degré (de réalisation) en le menant à pénétrer dans le monde du pardon, de la compassion et de l’amour. Muni de ces caractéristiques, il est en mesure de répandre la miséricorde à l’ensemble de la création. Mawlana Jalal ud-Dîn Rûmî, le grand ami et rapproché de Dieu, illustre ce point par cet exemple très instructif :
Un ivrogne apparut dans une loge soufie pendant qu’un sermon y était délivré. Les disciples de la loge, nommés aussi derviches, voulurent l’expulser et commencèrent à l’insulter. Rûmî s’approcha de l’ivrogne comme s’il était venu se renseigner sur la véritable foi et dit à ses disciples qui l’avaient insulté :
« Bien que celui-ci ait bu le vin, il me semble que c’est vous qui êtes en état d’ébriété ! »
Cette histoire fournit un exemple concret de la façon dont les sentiments naturels d’aversion que d’aucuns peuvent éprouver pour un péché quelconque ne doivent en aucun cas être pris en compte d’une manière générale. En revanche, il faut considérer le pécheur comme un oiseau blessé qui a besoin d’être soigné avec compassion, de l’accepter dans le palais de son cœur et de lui procurer une saine éducation ainsi qu’une juste orientation. Hoca Ahmed Yesevi illustre magnifiquement ce point :
Partout où vous verrez un homme au cœur brisé, soyez un remède pour lui !
Si un tel homme, parce qu’il est accablé, est incapable de continuer son chemin, venez lui en aide !
Il ne faut pas oublier que la communauté des croyants est issue de cette époque du bonheur : celle du Prophète Muhammad (paix et salutations de Dieu sur lui) ; cette communauté qui nous faut partager aujourd’hui le fruit de son attention. Les Compagnons et les amis rapprochés de Dieu ont développé un effort considérable pour transmettre cette vérité sacrée aux générations futures. L’amour de Dieu les entourait et ils sont devenus des étoiles dans le ciel de notre foi : enseignants à l’école de la vérité, grâce et miséricorde au sein de notre vie quotidienne, lumière de notre temps et témoignage de Dieu dont la gloire ne peut être surpassée sur terre.
Les efforts et les sacrifices exceptionnels déployés par le Prophète Muhammad, ses Compagnons, les saints et les serviteurs pieux dans la voie de Dieu ont pour but de nous servir d’exemples puisqu’ils étaient tous animés par l’amour divin. Nous ne devons jamais oublier cette céleste vérité qui nous fut révélée et devons accomplir les efforts nécessaires pour léguer de manière pure et lumineuse ces enseignements aux prochaines générations. Cela tient en effet de notre responsabilité et s’avère déterminant pour notre bonheur éternel lorsque nous entrerons dans la Vie Future.
Le cœur des croyants doit expérimenter permanemment au plus haut niveau cette joie jaillissant de la foi et de l’amour divin, car le vrai bonheur consiste à dépasser les limites des sentiments éphémères et de vider son cœur de toutes les affections momentanées afin d’être en mesure de raccorder l’objectif intentionnel de ces sentiments en direction de Dieu. Des sentiments légitimes tels que l’amour de la patrie, l’amour de la famille et des enfants, mais aussi la fraternité religieuse, l’adoration, la charité ou bien la politesse conduisent en fin de compte à une profonde satisfaction, à un plaisir incommensurable, du moment que ces sentiments soient établis sur la base de l’amour envers Dieu. Cet amour profond que ressentaient les Compagnons vis-à-vis de Dieu et de Son Messager (paix et salutations de Dieu sur lui) et cette disposition qu’ils avaient d’appréhender la réalité de la création avec les yeux du Créateur nous amènent à considérer le fait qu’ils vivaient toutes ces expressions d’amour en toute plénitude. Chacun d’entre eux avait sacrifié son existence pour l’amour et la gloire de Dieu. Ces mêmes Compagnons qui ne furent pourtant pas riches matériellement sacrifièrent sans aucune hésitation le fruit de leur labeur parce qu’en aucun cas ils ne voulurent être séparés de Dieu et de Son Messager (paix et salutations de Dieu sur lui).
Dans les vers suivants, le poète Fuzulî décrit le cœur comme le point central de l’amour et comme la manière dont chacun est invité à se perdre au sein de cet amour :
Alors que Majnûn était en train d’errer dans le village de Layla, un étranger s’approcha de lui et lui demanda où se trouvait la demeure de Layla.
Majnûn lui répondit : » Ne cherches point sa demeure et ne te fatigues pas en vain ! »
Puis il pointa du doigt son cœur et déclara : « Voici la demeure de Layla. »
Nous devrions méditer sur le sens profond et la sagesse reflétés dans cet exemple et nous questionner sur la mesure de notre inclination et de nos sentiments envers Dieu. En d’autres termes, dans quelle mesure notre cœur est-il rempli d’amour pour Dieu et Son Messager ? La joie provenant de notre foi se reflète-elle dans notre comportement et nos prières ? Ou bien l’amour est-il pour nous synonyme de simple et froide rhétorique n’allant guère plus loin que le bout de notre langue et n’effleurant point notre cœur ? Jusqu’à quel point les attitudes et les œuvres que nous réalisons sont-elles conformes au Coran et à la Sunna ? Jusqu’à quel point sommes-nous en mesure d’orienter les intérêts mondains que nous portons naturellement en signification spirituelle pour que nous puissions obtenir l’agrément divin ?
Assurément, nous devrions contrôler notre état selon le principe énoncé par ‘Umar (que Dieu l’agrée) : « Interroge-toi avant que tu ne sois interrogé devant la cour divine !
Heureux ceux qui partagent la personnalité et la spiritualité du Prophète Muhammad (paix et salutations de Dieu sur lui) et qui parviennent à la pleine réalisation de l’amour.
Seigneur ! Embellis nos cœurs par les bienfaits de la foi ! Fais-nous prendre conscience de la laideur de l’incrédulité et de la désobéissance. Puisses- tu nous éloigner de ces choses ! Fais-nous aimer ce que Toi Tu aimes ! Laisse-nous mourir à ce monde par Ton amour, l’amour de Ton Messager et de ceux que Tu aimes !
Amin !

